Camp de Miellin (Haute-Saône, près de Belfort)

Amicale des anciens réfugiés républicains espagnols au centre d'accueil de Miellin. Réunir, retrouver les anciens républicains espagnols du Camp de Miellin Village du Nord-Est de la Franche-Comté, situé en Haute-Saône

mercredi 14 mai 2014

Témoignage d'Augustin RIU, 86 ans, accueilli à Lure, puis interné à Miellin à l'âge de 11 ans

Augustin Riu, aujourd'hui âgé de 86 ans, est un ancien réfugié du Camp de Miellin. Voici son témoignage.

Difficile de raconter des évènements vécus il y a 75 ans.
Je vous livre mes souvenirs d'enfants dont je parle peu, ni à mes enfants, ni petits-enfants.

Nous quittâmes Barcelone, le 23 janvier 1939, vers 10 heures du matin, ma mère, ma sœur et moi-même. Mon père était au front.
Nous avons subi des mitraillages par l'aviation, le jour même de notre départ. J'ai vu des morts et des blessés parmi les gens.
Nous sommes arrivés à la Junquera où s'entassait déjà des milliers de personnes. C'est indescriptible. La frontière étant fermée, nous étions tous dans la nature, bloqués sur cette route, sous le froid et bien-sûr la pluie. Rien à manger. Malgré les cris de ma mère, j'ai traversé tous ces gens et suis allé dans le village. Les hommes qui étaient là, avaient pris d'assaut un grand bâtiment et jetaient tout par les fenêtres. J'ai pu récupérer une caisse qui était pleine de boites de concentré Nestlé. Cela nous a permis de tenir trois jours.
Puis des camions sont arrivés à la Junquera et nous avons eu du pain, et du fromage de Hollande.

Le 3 février, nous avons passé la frontière à bord d'un camion et conduits en un lieu dont je ne me souviens plus du nom, mais mon souvenir est intact : de grandes barrières de fils de fer barbelés et à l'intérieur des soldats espagnols et des gardes armés. Ce lieu ne ressemblait pas au pays dont mon père m'avait tant parlé. Il était passé en France à l'âge de 14 ans après la guerre de 1914-1918.
Nous sommes montés dans un train et avons roulé  deux nuits. Dans les villes où il arrêtait des personnes nous apportaient de quoi boire et manger. Je me souviens de la ville de Valence, c'est facile…

Nous sommes arrivés à Lure, un matin de février. Froid et glacial. Mon souvenir est une grande fontaine avec des jets d'eau gelés et pendants. Une journée dans un gymnase et ensuite nous avons été logés pas très loin, dans une ancienne Caisse d'Epargne.
Nous avons été très bien traités. Nos mamans préparaient à mange. Dans cette ville de Lure, pendant quelques mois nous avons vécu comme chez nous. Les habitants ont été pour nous tous d'une gentillesse très grande, j'ai moi-même été souvent reçu dans une famille qui avait deux enfants de mon âge (Monsieur Erba).
J'ai eu un accident de vélo  et j'ai été soigné une quinzaine de jours à l'hôpital militaire de Lure.
L'été est arrivé et nous avons tissé des liens d'amitié avec des personnes des alentours. Nous avons été reçus dans des familles qui nous ont traités comme les leurs.

augustin riuUne photo prise à Melisey quelques jours avant notre "stage" à Miellin : on y voit ma Mère et ma soeur. Qui peut nier que c'était un Camp de Concentration : barbelés, gardes et défense de sortir. Comment la France a-t-elle pu traiter des personnes qui ne pouvaient lui causer quelque mal que ce fut. Je ne sais pas, mais sans doute, un jour l'histoire le dira.

Arrivé dans ce lieu sinistre dans des bâtiments entièrement vides. On avait tout simplement construit, avec des planches, de longues files de "lits". Lits, sur lesquels nous avons dormi bien serrés les uns contre les autres, couverts avec tout ce qui peut servir de couvertures, car le froid est très vite arrivé. Cet hiver-là a été très froid, avec moins de 25 degrés. Quelques poêles par-ci par-là et pour toute couverture des bâtiments, un toit en verrière.  
Nous avons vite été mis au régime minceur. Midi rutabagas à l'eau ; soir l'eau aux rutabagas. Très, très mauvais souvenir. Pour ma part, j'ai eu plus de chance que le grand-frère de Maria. En effet, un peu plus haut que le camp, avant d'arriver au village, il y avait une ferme. J'ai réussi à sortir du camp et des agriculteurs qui ramassaient des patates ont, dès le deuxième jour, fait cuire des pommes de terre et m'ont donné également du beurre. Merci à eux tous.
Je me suis fais prendre plusieurs fois. La punition a été "au lit sans souper" : peu de chose.

Entre temps, la Croix-Rouge a retrouvé mon père au Camp de Septfonds (82 -Tarn-et-Garonne). De là, il est allé travailler en Aveyron dans une ferme dont le propriétaire était un Jésuite. Voyez la surprise : un Jésuite et un Anarchiste. Ils se sont bien entendus et avec ses appuis, cet homme a réussi à nous faire sortir du camp le 20 janvier 1940.
On nous a ouvert la porte et par un froid très intense, nous sommes repartis comme un an plus tôt à pied, jusqu'à la gare (de Servance).*
Un an, jour pour jour, après notre départ d'Espagne nous avons retrouvé notre père.

L'histoire serait encore très longue à raconter : maquis, père réfractaire au STO et bien sûr la séparation pour ne pas être envoyé en Allemagne. Mais la vie est ainsi.

Je vous remercie de faire ce travail de mémoire, pour ma part, j'avais toujours pensé que les autorités françaises avaient ouvert le camp en juin 1940. Je me rends compte aujourd'hui de la chance que nous avons eue.
Pour la famille Herrero (qui était à Lure puis à Miellin), il se trouve que nos deux pères travaillaient ensemble. Les souvenirs me sont revenus lorsque le nom de Mariano a été prononcé par Edouardo. D'un commun accord nous avons convenu que vu l'état de santé d'Amparo (sœur d'Edouado) il valait mieux ne pas réveiller des souvenirs aussi affreux.

Augustin Riu - Mai 2014
* la Famille d'Augustin a été une des premières familles à quitter le Camp de Miellin.

Aujourd'hui, Augustin Riu vit à Cenne-Monestiés (L'Aude) où il vient de prendre sa retraite de premier magistrat (après trois mandats, 1 comme conseiller municipal et deux en tant que maire).

Posté par sylvie2011 à 14:03 - Témoignages - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires

    75 ans après le souvenir est précis. Un souvenir enfoui mais toujours vivant. Dommage que la famille d'Augustin ne le connaisse pas, c'est aussi son héritage. Je vois que tous ces réfugiés ont une histoire commune et différente.
    Commune dans cette tragédie, dans cette fraternité, cette misère, cette difficulté, dans la perception de l'accueil du peuple français, par l'accueil des autorités....
    Différente par les péripéties, les vicissitudes et conditions de vies, par le regroupement familial, par la nouvelle vie dans ce territoire inconnu....
    Un autre point commun : L'intégration à la nouvelle patrie.
    75 ans après, même les "acteurs" découvrent toujours sur cet (leur) exode et apparemment encore!!
    Merci de partager les souvenirs. Qu'il serait bon que ces "Miellinois temporaires" se retrouvent en septembre prochain.... Les occasions de se retrouver seront de plus en plus rares.
    Helios & la petite Maria.

    Posté par helios, jeudi 15 mai 2014 à 18:58

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